26.05.2009

Comprise

Adolescente j'ai connu une dame qui habitait tout près de chez nous et dont j'ai gardé un souvenir attristé. J'avais commencé à la raconter, peinant à le faire car je suis consciente qu'une fois encore j'étais sur le point de livrer mon regard sans vouloir m'appesantir ou m'interroger sur les raisons qui m'ont poussée à vouloir connaître cette personne. Pourquoi raconter mes quelques souvenirs de cette vieille dame de Lorraine, ses cheveux filasses, ses tabliers pas propres ; elle avait des chiens affreux, tout petits et auxquels elle parlait comme à des bébés. On ne l'aimait pas beaucoup ni dans le proche voisinage, ni dans le village. C'était une vieille dame aux cheveux très longs, blancs devenus jaunes, pas soignés, qu'elle serrait sous un petit bandeau ; maigre, les mains noueuses, mais pleine de force ; elle allait toujours en pantoufles, de petites chaussettes blanches montantes sur les chevilles ; elle tenait de la pauvresse mais son regard disait gare à vous. On ne l'aimait pas mais je ne sais pas exactement pourquoi, il faut pourtant bien une raison pour tenir ainsi à l'écart une personne. Parce qu'elle n'était pas très aimable ? J'avais comme les autres recommandation de l'éviter. Elle se chargeait toute seule d'être évitée de toute façon, elle sentait mauvais je dois dire, elle parlait toute seule, elle invectivait les gamins qui passaient en vélo devant chez elle (ses chiens étaient souvent sur le paillasson, elle craignaient pour eux ?), elle restait parfois accoudée à la balustrade qui bordait l'étroite contre-allée donnant sur la place où nous faisons du vélo ou du patin et tout à coup, sans raison, elle nous engueulait, on ne savait pas qui était visé, ni ce qui s'était passé, elle montrait le poing, elle tapait du pied ; j'ai oublié ses mots, mais je crois retrouver encore la sensation de mon arrêt bouche bée en me demandant ce que je pouvais bien faire maintenant.

Pourtant je me suis approchée d'elle, je ne sais plus quand ni combien de temps cela prit, mais je fus la seule gamine de treize-quatorze ans dans le voisinage qui entrait chez elle sur invitation. Pourquoi ? Pourquoi elle, quand j'aurais eu l'opportunité de rencontrer de façon privilégiée ceux qui avaient à faire avec mon père, en dépit du classement soigneux qu'il pouvait faire de ses domaines auxquels chacun de nous avait potentiellement accès ? Je ne sais pas ; je ne sais pas si c'était par esprit de contradiction avec la condamnation tacite dont elle faisait l'objet, ma curiosité à ce sujet et vouloir passer à travers les lois des adultes, je n'ai pas non plus le souvenir d'avoir jamais eu le goût des victoires vaines, ni l'âme d'une saint-bernard, et j'avais une ou deux copines quand même et pas encore de conscience aiguë d'un quelconque désamour familial. Qu'est-ce qu'on peut bien chercher, vouloir et savoir à treize ans auprès d'une vieille femme malpropre et honnie ?

Ou alors est-ce qu'une fois, par hasard, elle m'a simplement gentiment parlé depuis la balustrade tandis que j'étais assise sur le banc en-dessous, le banc toujours inoccupé parce que justement c'était le plus proche de sa porte et qu'en été un remugle embarrassant parvenait aux narines par petites bouffées, mais moi je m'asseyais quand même là car l'ombre était très belle et qu'il m'en fallait somme toute un peu plus pour me priver d'un beau banc où lire en solitaire ; et j'aurais alors découvert que les incohérences qu'elle nous criait étaient de près des mots banals, ordonnés et dits dans un sourire. C'est peut-être cette conjonction répétée de petites choses qui fit que nous parlâmes volontiers, comme peuvent sans doute parler une gamine et une vieille dame.

Elle racontait bien, c'est mon souvenir principal et elle était gentille et très triste quand elle me parlait de son mari qui était mort à la guerre (laquelle ?). Elle m'offrait des madeleines longues. Je n'ai jamais été culottée avec personne, ni impertinente, je ne suis pas assez courageuse pour cela, mais curieuse des autres, ça oui, de cette curiosité qui formule les questions facilement, et elle n'avait peut-être plus tellement l'occasion d'être questionnée. Je sus de petites choses, elle avait été enseignante, elle collectionnait les cartes postales (elle me prêtait ses albums, c'était un grand plaisir pour moi de voyager en images, elle nommait les endroits, me donnait des détails qui me faisaient envie),  elle avait été belle (elle me montrait souvent des photos) mais n'avait jamais trouvé un autre homme comme son mari. Elle savait que son nom faisait fuir les gens, elle s'en fichait, les gens étaient idiots (elle s'appelait Madame Meurdefaim) et elle préférait être seule. C'est auprès d'elle que j'ai appris une de ces expressions mémorables que je mis quelques épreuves à comprendre : il vaut mieux aller seul que mal accompagné. C'est mon souvenir le plus précis à son sujet ; dans sa façon insistante de me dire cela, en le martelant mais plutôt comme à elle-même, j'éprouvais mon seul trouble en sa compagnie, l'impression qu'en ces instants elle ne me voyait pas vraiment. Mes questions n'allaient pas jusqu'à vouloir percer quelconque mystère, je crois d'ailleurs qu'il n'y avait plus de mystère pour ma simplicité d'alors puisque nous parlions. Mon père fut nommé ailleurs, moi j'étais à l'internat, ce havre ; on nous apprit un jour qu'elle était décédée.